À propos de Eclipsis de Gonzalo Díaz

Uniquement ?

Bertrand Charles

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Kassel, été 2007, Documenta 12. C’est la « Grand-messe » où le principe (ou le défi, c’est selon) est d’ingurgiter un maximum d’œuvres en un minimum de temps. La foule des visiteurs, pour la plupart venus de très loin, se presse et s’empresse ici. Alors, dans la pénombre de la Neue Galerie, au bas d’un escalier, une construction en brique, telle un vaisseau flottant, va retenir l’attention. Architecture étrange à laquelle on accède par une étroite passerelle suspendue dans le vide, Eclipsis de Gonzalo Díaz, après une file d’attente interminable, va extraire le visiteur du vacarme ambiant. Un peu d’intimité face au brouhaha incessant… À l’intérieur de la construction, le puissant faisceau d’un projecteur est concentré sur le mur du fond d’un espace plongé dans le noir. Cet éclairage aveuglant agissant de façon hypnotique, le visiteur s’en approche et lorsque son corps passe dans la lumière, son ombre apparaît sur le mur, à l’intérieur du halo. C’est alors qu’il peut lire cette phrase (qui était illisible en pleine lumière), gravée dans un petit cadre :

« Du kommst zum Herzen Deutschlands, nur um das Wort Kunst unter deinem eigenen Schatten zu lesen » [1]

Le spectateur se retrouve soudainement seul dans cette pièce, face à une œuvre qui s’adresse directement à lui, à la deuxième personne (Du kommst = tu viens), l’isolant d’autant plus, pour lui signifier son acte. Un constat qui agit comme une gifle et dont la beauté et la poésie du principe de révélation, le clair-obscur, n’enlèvent en rien le caractère provocant et ironique. Nous sommes bien en face d’une œuvre d’imprégnation conceptuelle : c’est le constat qui fait l’œuvre. Mais si le « concept » réduit tout à un minimum de compréhension et de visibilité, à un minimum de place et de temps, le dispositif, lui, qui peut paraître réduit (un projecteur, une phrase au mur) est en fait particulièrement solennel et théâtral (vaste salle en pierre, passerelle, éclairage puissant). Eclipsis réussit à faire glisser le spectateur des enjeux formels de l’œuvre à des préoccupations plus intérieures. La formule, tautologique s’il en est, agit très fortement sur lui. Elle profite de l’impression de vérité et d’évidence qu’elle dégage pour faire passer cette idée qu’il vient uniquement ici pour voir le mot « art » dans sa propre ombre. Finalement, cette affirmation n’est ni vraie, ni fausse. Gonzalo Díaz ironise sur la situation de ce visiteur tout en n’oubliant pas que pour qu’il y ait art, ce visiteur doit se déplacer. Chacun vient accomplir en quelque sorte l’œuvre. Á l’exercice du regard vient suppléer l’expérimentation physique de l’œuvre, délivrée par le corps du spectateur, ce corps qui représente une part occasionnelle mais indispensable de l’installation permettant à ce qui était illisible d’être vu et lu.

L’économie des moyens retenus et le trouble produit par leur mise en rapport suffisent à faire de Eclipsis une œuvre remarquable. L’exigence de Gonzalo Díaz lui permet d’offrir à son installation la tension d’un espace tout à la fois physique et mental. D’ailleurs, l’œuvre ne s’accomplit certainement pas quand quelqu’un coupe le faisceau, mais plutôt par l’attente devant la porte et surtout par les fameux kilomètres parcourus jusqu’au « cœur » de l’Allemagne. Il dispose cette œuvre de manière à perturber notre sens de l’appréciation, nous faisant hésiter entre le plaisir (habituel) d’observer, de regarder et l’irrésistible besoin de réagir. Alors, nous propose-t-il uniquement un superbe contre-jour, un trait d’humour grinçant ou un terrible face à face ? Devient-on sa victime en participant, une fois encore, à une mascarade ? La perception du spectateur alterne entre la contrariété et le pathétique le plus ridicule. Manifestement, cette œuvre participe de cet esprit de dérision et d’ironie à l’égard du monde de l’art, de ses regardeurs et faiseurs, qui appartient pleinement à l’époque actuelle.

Bertrand CHARLES

P.-S.

Gonzalo Díaz est né en 1947, il vit et travaille à Santiago de Chile, Chili. Il s’est notamment fait connaître avec son groupe Escena de Avanzada (Scène d’avant-garde) (Juan Dávila, Lotty Rosenfeld), défini par Nelly Richard, au milieu des années soixante-dix en créant une pratique conceptuelle qui a défié les mécanismes de contrôles autoritaires

Notes

[1] « Tu viens au cœur de l’Allemagne, uniquement pour lire le mot art dans ta propre ombre ».

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