Factory Records

Antoine Marchand

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Factory Records It won’t happen twice

4 juin 1976. Tony Wilson, présentateur de la chaîne indépendante britannique Granada TV, et l’acteur Alan Erasmus se croisent lors d’un des premiers concerts des Sex Pistols au Lesser Free Trade Hall de Manchester. De cette rencontre va naître l’une des plus créatrices aventures artistiques de la fin du 20ème siècle. Rejoints quelques mois plus tard par le producteur Martin Hannett et le graphiste Peter Saville, et poussés par l’énergie DIY alors insufflée par le punk, ils créent en janvier 1978 Factory Records qui sera durant 14 ans l’un des labels les plus innovants de la scène indépendante européenne. En soutenant des groupes comme Joy Division (devenu New Order après le suicide de son chanteur Ian Curtis), The Durutti Column ou Happy Mondays, Tony Wilson et ses acolytes vont faire de Manchester un lieu majeur de la scène musicale mondiale.

Factory Records voue, dès ses premières sorties, une importance toute particulière au design des disques. Alors que pour beaucoup de labels, le graphisme ne signifie guère plus que le packaging « classique », le label mancunien mettra un point d’honneur à faire de chaque pochette une œuvre, le contenant devenant aussi important que la musique . Jusqu’en 1992, la structure va travailler avec les plus grands graphistes anglo-saxons. La collaboration la plus emblématique fut entamée en 1978 avec Peter Saville, alors encore étudiant. Si, à ses débuts, sa référence principale est le traité Die neue Typographie de Jan Tschichold, il développe dès ses premiers travaux un nouveau langage visuel qui marquera profondément toute une génération et continue d’influencer de nombreux graphistes contemporains. Durant sa collaboration avec Factory Records, il va réaliser parmi les pochettes les plus connues de l’histoire de la musique indépendante. Alternant entre une pratique très proche de l’Appropriation Art et la création de nouveaux codes visuels, ses travaux de l’époque font preuve d’une créativité sans cesse renouvelée. La pochette de Unknown Pleasures (1979, FACT 10 ), premier album de Joy Division, est à ce titre emblématique du post-punk , austère et minimaliste, exempte de toute indication de titre ou même d’artiste. Pour Power, Corruption & Lies (New Order, 1983, FACT 75), le graphiste associe la reproduction d’un Henri Fantin-Latour à une barre de contrôle des couleurs utilisée pour les reproductions d’images. Code chromatique que Peter Saville réutilisera à plusieurs reprises par la suite, pour la pochette de Confusion (New Order, 1983, FAC 93), l’album From the Hip (Section 25, 1984, FACT 90) ou encore le single Blue Monday (New Order, 1983, FAC 73). Sur ce dernier, toutes les informations sont données via une charte graphique qui substitue chaque lettre à une couleur . Le single Thieves like us (New Order, 1984, FAC 103) s’inspire quant à lui d’une toile surréaliste de Giorgio de Chirico, Le Mauvais Génie d’un Roi.

La collaboration de Factory Records avec des graphistes ne se résume cependant pas au seul Peter Saville, qui développe parallèlement d’autres activités dans les années 80 (avec Din Disc, une division de Virgin, Pentagram, Yohji Yamamoto) et ne travaille d’ailleurs quasiment plus que pour New Order.

Le studio Ben Kelly Design , s’il a réalisé sur quelques pochettes d’albums, est surtout connu pour le design intérieur de l’Haçienda, du New Factory HQ (nouveau siège de Factory Records à partir de 1988, dans un ancien entrepôt textile) et du Dry (un bar situé sur Oldham Street, ouvert en 1989). Mais c’est l’Haçienda qui reste le plus emblématique de l’esprit Factory. Dans cet ancien entrepôt pour bateaux, on invite Ben Kelly à créer un lieu qui puisse réunir à la fois un club, un bar et une salle de concert. Fidèle à l’image industrielle des premières références du label, Kelly combine couleurs et matériaux évoquant le modernisme architectural des 1920’s. L’Haçienda – dont le nom est emprunté aux annales de l’Internationale Situationniste – démarre lentement pour compter à la fin des 1980’s parmi les endroits les plus hypes de la planète, véritable temple voué aux raves, rendez-vous des plus importants DJ de l’époque.

Les pochettes de The Durutti Column sont pour leur part principalement confiées au studio 8vo (Mark Holt, Simon Johnston & Hamish Muir). Ses premiers travaux sont très référencés (Apollinaire, Joyce, le design typographique suisse…), mais la vulgarisation de l’informatique oriente plus formellement ses recherches jusqu’aux limites de la communication typographique. À travers ses créations, 8vo aura fait évoluer la perception de la relation texte/image chez nombre de graphistes anglais, jusque-là plus intéressés par l’illustration. Parmi les collaborations importantes, celle entamée en 1985 avec Central Station Design peut surprendre. Si la plupart des graphistes qui ont travaillé avec Factory s’inscrivent dans la lignée de Peter Saville, les membres de Central Station Design (Matt & Patt Caroll, cousins du leader des Happy Mondays, et Karen Jackson) divergent radicalement. Leur travail a priori naïf et enfantin impose un nouveau langage visuel, caractéristique du son Madchester. Entre rock indépendant et musique électronique, ce courant de la fin 1980’s, découvert à Manchester avant d’envahir toute l’Angleterre, est intimement lié à l’explosion de la consommation d’ecstasy. Le but de la démarche de Central Station Design est de « rendre reconnaissable une pochette des Happy Mondays à 50 yards ». Pour ce faire, ils travaillent la couleur et le lettrage réalisé à la main, dans un style qui rappelle les grandes heures du mouvement psychédélique des années 60.

Factory Records aura été un fabuleux point de jonction entre graphisme et musique, espace de liberté de création totale pour ses protagonistes. L’aventure aura malheureusement une durée de vie limitée. Entre autres frasques, une gestion aussi atypique que les groupes en faisant partie, un voyage dantesque des Happy Mondays aux Bahamas pour enregistrer leur dernier album, conduiront à la vente du label à Polygram en 1992. Reste de ce moment l’une des dernières utopies contemporaines qui aura marqué les esprits grâce à son fonctionnement unique, sans compromis.

P.-S.

Le seul autre label à avoir adopté une démarche similaire dans les années 80 est le label 4AD, qui a collaboré avec Vaughan Oliver, pour les pochettes notamment des Cocteau Twins, de Dead Can Dance et des Pixies. Publié à Berlin en 1928, cet ouvrage jette les bases de toute la typographie moderne. Courant artistique né à la fin des années 70 aux Etats-Unis, qui repose sur l’emprunt d’éléments pour créer une nouvelle oeuvre. Les éléments empruntés peuvent être des images ou des formes de l’histoire de l’art, mais peuvent également provenir d’autres contextes, comme la publicité. Les principaux représentants de ce mouvement sont Sherrie Levine, Richard Prince ou Louise Lawler. Chaque référence du label se voit attribuer un numéro lors de sa sortie : si la chose est courante pour les disques, elle l’est un peu moins concernant les posters (FAC 131), le papier à lettres (FAC 7, FAC 141 & FAC 311) ou encore l’Haçienda (FAC 51). Le post-punk est un courant musical apparu à la fin des années 70, en écho à la déferlante punk. Le post-punk assume l’héritage punk mais avec un son généralement plus complexe. Joy Division, Gang of Four ou encore Wire en sont les figures principales. Cette pochette coûtait tellement cher à produire que chaque exemplaire vendu l’était à perte. C’est sur les conseils de Peter Saville que Tony Wilson fit appel à Ben Kelly pour réaliser l’aménagement intérieur de l’Haçienda.

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