Collusion

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Il y a un monde entre l’œuvre du duo Ida Tursic et Wilfried Mille et celle d’Eduardo Srur. Un monde vertical, horizontal, un univers qui s’étale d’une page à une autre sur papier glacé, une galaxie qui s’étend et envahit l’espace de nos villes. Un monde de consommation jouant la carte de la séduction, du glamour, du désir et de ses agencements… Si c’est la valeur publicitaire qui désigne ses images à Eduardo Srur, Ida Tursic et Wilfried Mille s’intéressent, pour leur part, à l’irréelle beauté de ces modèles surexposés. Pour eux, pas de logo ni de slogan, des images nues. Celle de cette jeune fille qui porte sur son seul visage les « valeurs » de sa marque (The Face) ; celle de ce bellâtre à la coiffure trop parfaitement cool pour être parfaitement vraie et qui le temps d’un shooting, semble défier du regard la terre entière. London-Melody.

« - Oublie le naturel, Bingo, dit Didier. Cherche la limite. (…)
- Je veux un truc un peu brut, Bingo. Un peu méchant. Une colère rentrée. Il faut qu’il y ait de la colère rentrée. Je veux le côté agressif de ce garçon.
- Je veux quelque chose d’extrême, dit Didier. Je veux Red Hot Chili Peppers. Je veux de l’énergie 1. »

Flash. Et la beauté s’étale. Pulsions scopiques du simulacre. Elle devient un enjeu. Alors pour Eduardo Srur, le cul gracieux de cet avatar informatisé de femme qui drague en 4 par 3 le regard du consommateur de chaînes câblées devient une cible. Une représentation qu’il faut marquer pour donner le change. Il y a des mondes qui coexistent et se croisent, et c’est à l’intersection de ces réalités que les artistes dont il est question ici se trouvent. A travers le prisme de leur art Tursic/Mille et Srur regardent ces univers parallèles et par la peinture, par le geste, par la vidéo, ils prennent acte, composent, interfèrent.

L’art d’Ida Tursic et de Wilfried Mille (nommons les par leur signature : I&W) a toujours eu à voir avec le désir extatique des images. Pornographie. Anita Dark, Silvia Saint, Cicciolina ou d’autres moins « connues », Alice, Suzana… composent leur joyeux panthéon du plaisir des corps exhibés, pénétrés. Les actrices de films de genre deviennent les modèles décadents d’un art qui exacerbe la radicalité d’une sexualité prête à être consommée. Les artistes se gardent de juger la violence de l’échange, la frontalité du rapport, ou plutôt ils maintiennent une distance, un écart qui oblige le regardeur à faire ses propres choix face aux œuvres. C’est que I&W cherchent avant tout l’épreuve par la forme, c’est que I&W sont exigeants avec la peinture ! « L’art comme [seule] idée, dit le péremptoire Clement Greenberg, c’est bon pour ceux qui n’attendent pas assez de l’art, n’en exigent pas assez, ne cherchent pas une expérience esthétique véritable mais plutôt quelque chose qu’ils peuvent classer et identifier comme nouveau, le nouveau moment 2. »

I&W recomposent les images précisément choisies sur l’Internet, dans des revues pornos, de mode ou apparentées (eux aussi ont reçu le vibromasseur avec le numéro spécial de Jalouse). Ils font art d’un étalage sans ordre, récupèrent, amputent, assemblent et échappent ainsi à l’évidence d’une pornographie négligente. Quand ils peignent à l’huile, leurs toiles ont souvent la dimension démesurée des affiches publicitaires (Sodomie en 250 x 400 ; La grande éjac en 250 x 300, The Wave, In Paradise with Silvia Saint, 300 x … 700…). Mais ces formats n’ont rien à assumer (ces peintures ne sont pas des irrévérences), ils livrent simplement leur réalité avec style et élégance.

Pour l’exposition à Interface, le couple I&W, propose une série d’aquarelles de tailles et de sujets variés et d’une facture uniformément sensible. Les dimensions des œuvres sur papier n’ont rien à voir avec celles des toiles précédemment citées. Ici, il faut s’approcher, parfois tirer le cou, pour apprécier le détail d’un vol d’oiseaux au dessus d’une terre brune (Black Birds, 46,5 x 55). Les sujets sont « apaisés », plus de verge tendue, d’éjaculation faciale ou de cul rebondi, mais un univers visuel qui flirte avec l’infini. Les aquarelles, comme les huiles, reprennent des photographies patiemment collectées, mais elles ne composent plus, les images sont là seules, seules comme des pages arrachées, indice d’une ponction directe à la source. Du moins, c’est ce qu’il semble... Flottant au milieu d’une feuille blanche, les pages déchirées sont peintes avec un sens aigu de la couleur. Nuit étoilée et Chandra 47 sont sans doute les exemples paroxystiques de cette vibration colorée qui anime l’ensemble des aquarelles. La dernière est tirée de la prise de vue, effectuée par le Chandra X-Ray Observatory, d’un système d’étoiles nommé 47 Tuc W. A l’intérieur de ce système se trouve une étoile superdense, un pulsar, qui, à en croire les spécialistes, tournerait sur lui-même 25 fois le temps d’un seul clignement d’œil. Sur le fond noir d’un espace sans fond, brillent alors ces étoiles à l’étonnant rayonnement, ces pulsars instables qui paraissent retrouver par la peinture de I&W une sorte de fragilité lumineuse. Le temps d’un clignement d’œil, d’un battement d’aile de papillon, tout est là, dans les aquarelles. Beau. Fragile. Posé. Suspendu. Pollock, Morley, Manet, Koons, Picabia… et bien sûr Andy : « - Baby, Andy a dit un jour que la beauté est un signe d’intelligence. Elle se tourne lentement vers moi pour me regarder.
- Qui, Victor ? Andy qui ? Elle tousse, se mouche. Andy Kaufman ? Andy Griffith ? Qui t’a dit un truc pareil ? Andy Rooney ?
- Warhol, dis-je tout doucement, blessé. Baby… Elle se lève du lit et va dans la salle de bains, s’asperge le visage, puis met de la Préparation H sur les paupières.
- Le monde de la mode agonise de toute façon, bâille Chloé, s’étirant, se dirigeant vers une de ses penderies, ouvrant la porte. Qu’est-ce que je peux dire d’autre, vraiment 3 ? »

Quoi d’autre ? Que le monde « tout court » agonise pendant que la société de consommation, elle, prospère. Eduardo Srur peut en témoigner, car ce monde publicitaire peuplé de mannequins de tout genre et de modèles de bonheur proposés à la vente est celui qui l’occupe. On ignore si les yeux des filles auxquelles il s’intéresse ont reçu l’insolite soin du visage de l’héroïne de Ellis avant d’être photographiées, mises en pages, arrangées, imprimées grand format et collées sur les panneaux d’affichage de São Paulo. Ce qu’on sait en revanche c’est que l’artiste brésilien fait subir un autre sort à ces représentations commerciales surdimensionnées. Le monde de la mode n’agonise pas vraiment, celui de la publicité, pour sa part, subit une attaque en règle.

C’est dans l’espace public qu’Eduardo Srur intervient, un espace devenu un théâtre des opérations. La réalité économique d’une ville comme São Paulo est construite sur la violence d’un libéralisme sans frein. Les différences sont de plus en plus marquées à mesure que la ville concède à un capitalisme irraisonné. Et alors que s’affichent les promesses de tout genre pour une vie de plaisir incluant le sourire à pleines dents, les peaux impeccables et les cheveux brillants « parcequejelevauxbien », certains s’activent pour empêcher les déplacements des populations pauvres du centre vers les banlieues et pour négocier une vraie politique de logement non discriminatoire. C’est donc tout naturellement, en tant qu’habitant de São Paulo, qu’Eduardo Srur a choisi la ville comme champ d’expérimentation plastique, façon pour lui de poser un regard lucide sur l’iniquité de la situation.

A la fois poétique et engagé son projet Acampamento dos Anjos (Le campement des anges), brille au dessus de la mégapole brésilienne mais aussi en France (Metz, Paris), à Cuba (La Havane) ou en Suisse (Fribourg). Il s’agit pour l’artiste de disposer verticalement des tentes aux façades de buildings ou de bâtiments plus ou moins historiques. Les couleurs sont souvent vives, parfois blanches, la disposition pensée en un vrai travail de composition. La nuit venue les lumières allumées à l’intérieur de ces habitations précaires les transforment en signaux manifestant encore davantage leur présence à la population. Elles semblent alors veiller et avertir dans un même éclat. Paysage fragile s’agrippant à la pierre, elles disent aussi « la possibilité d’une île », d’un ailleurs.

La vidéo Attack, qui répond aux aquarelles de I&W à Interface, partage avec Le campement des anges l’idée selon laquelle l’espace public est un champ d’investigation possible (une nécessité) dans un contexte comme celui de São Paulo. La forme est pourtant différente, puisqu’il s’agit ici d’un véritable acte de « guérilla picturale ». Finie la tranquille contemplation des lumières colorées, la peinture est une arme. Tout se mêle dans Attack, il y a l’intervention bien sûr, sa capture par la caméra, mais ici, il y a aussi du pictural. De la couleur, de la matière. L’éclat comme une forme, la coulure comme une ligne. Habillé d’une chemise sur le dos de laquelle on peut lire « MIDIA », l’artiste s’en va en guerre. Un combat vain autant que pacifique. Il répond à la violence de la propagande commerciale par un geste pictural consistant à faire exploser des ballons de peintures sur les images de ces vénales promesses d’idéal. La mèche scintille, parfois elle donne même au regard de certaines une étincelle de vie. Puis le ballon, scotché au visage des modèles, explose, une étoile, un presque dripping. Le geste a la violence d’un symbole. Une négation. Mais de ce refus naît une nouvelle image, une œuvre qui continuera à couler, puis sèchera jusqu’à ce qu’une autre affiche vienne la remplacer.

On ne désire pas une robe disait Deleuze, on désire un ensemble de choses, des agencements avec leur type d’énonciation, leur territoire…qui modulent justement nos états de désir. Et c’est bien ce que les professionnels du marketing ont depuis longtemps compris, une image vaut bien plus qu’un produit. C’est alors un life style qui s’étale dans l’espace public, un style de vie incongru qui appelle une réponse. Et puisque qu’Eduardo Srur est artiste, et puisqu’il est également citoyen, il s’active à détourner ces modèles pour créer un espace de liberté temporaire, une respiration à vivre. Il y a un monde entre l’œuvre du duo Ida Tursic et Wilfried Mille et celle d’Eduardo Srur. Un monde de formes et de messages qui, par l’art, se décline afin de questionner le rapport intime qui inévitablement nous uni à lui. Le temps d’une exposition les regards se croisent et chacun peut alors se reconnaître dans la complexité de cette union. Car c’est finalement de cela dont il est question dans ce rapprochement plastique, de l’ambiguïté fondamentale qui lie chacun de nous à ces représentations « ubiques ».

1. Bret Easton Ellis, Glamorama, Robert Laffont, Pavillons,Paris, 2000. p.74 2. Clement Greenberg, « Un débat public avec Clement Greenberg », Université d’Ottawa, le 30 mars 1987, dans Thierry De Duve, Clement Greenberg entre les lignes, Dis Voir, Paris, 1996. 3. Bret Easton Ellis, ibid. p. 54

Guillaume Mansart

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