Iron Hand

Julien Blanpied

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Iron Hand  [1]

« Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation. » Guy Debord, La Société du Spectacle, 1967.

18 juin 1984 : La bataille d’Orgreave (South Yorkshire). L’Angleterre connaît un des pires épisodes de sa mutation industrielle. Les mineurs se mettent en grève, après l’annonce, par le gouvernement, de la fermeture prochaine d’une vingtaine de mines. Margaret Thatcher a engagé un bras de fer tenace avec ceux qui décident de bloquer leurs postes et qu’elle traite insidieusement d’« ennemis de l’intérieur », craignant une nouvelle humiliation que le gouvernement conservateur d’Edward Heath avait connue vingt ans plus tôt, lors de la « Battle of Saltley Gate ». Elle laisse donc carte blanche aux forces de police (environ 8000 membres) pour réprimer les 6000 mineurs en grève et, de manière sous-jacente, anéantir le pouvoir des syndicats (incarnés par la puissante National Union Mineworkers…). La bourgade d’Orgreave est le théâtre d’événements qui annoncent l’entrée du pays dans une dynamique néo-libérale redoutée par beaucoup.

17 juin 2001 : Dix-sept ans plus tard, quasiment jour pour jour, l’artiste Jeremy Deller, avec l’aide du réalisateur Mike Friggis, œuvre à la reconstitution (re-enactment) de cet événement notable et « fondateur » pour l’Angleterre, envisagé comme un des deux phénomènes sociaux les plus importants de ces 20 dernières années avec la naissance de l’Acid House. Le film emprunte au documentaire sa forme, mêlant archives photographiques, interviews d’anciens mineurs ayant été acteurs du clash et images en mouvement de la reconstitution à proprement parler, le tout en 52 minutes, diffusée à la télévision, l’artiste n’hésitant pas à infiltrer des réseaux qu’il indexe mais qui relève aussi d’autres circuits de diffusion que celui de l’art contemporain. Du médiaclasme ?

Près de 800 acteurs non-professionnels et 280 autochtones rejouent ainsi un moment douloureux de leur histoire ou celle de leur famille. Jeremy Deller aborde la question de la transmission de notre mémoire collective corrélative à la re-présentation, la re-constitution, la ré-pétition, la re-prise, la cérémonie…mais aussi la réparation, de manière à mettre en évidence le pouvoir des médias qui ont relayé les faits. Car la problématique est aussi là : Quid de l’omnipotence médiatique et du puissant filtre qu’elle impose autant aux lecteurs qu’aux acteurs ? Cette question a même été dénoncée par d’autres médias alternatifs, et jugée (en 2001, la police dut dédommager d’un demi million de pounds trente-neuf grévistes). La BBC a, à l’époque, monté les images de manière à montrer les forces de l’ordre sous un jour favorable. Par ailleurs, des stratégies de provocation illégales furent employées, adoptant une attitude plus offensive que défensive, laissant penser que les forces de l’ordre chargèrent en réponse aux jets de pierre, et c’est justement leur médiation que Jeremy Deller pointe. À l’instar de l’œuvre nodale de Pierre Huyghe, The Third Memory qui dévoile comment un événement est vécu, narré, filmé puis rejoué, mettant en exergue des scories de notre culture écranique et médiatique, établissant des frontières poreuses entre fiction et réalité, Jeremy Deller joue le décalage entre le réel et sa représentation dans les médias de l’industrie du divertissement. Il glisse d’ailleurs, souriant, “It is more interesting to make something happen than make something”. Artiste et commissaire, Jeremy Deller crée des situations qui obligent le spectateur à se positionner et à (re)construire sa propre réalité (lire : identité). “I’m slightly re-directing the flow of something. I’m not necessarily trying to make something new”. Jean-Charles Masséra résume les aboutissants dans l’avant-propos de son ouvrage « La Leçon de Stains » consacré à l’œuvre sus-nommée de Pierre Huyghe : « une tentative où le sujet représenté – figuré – est invité à reprendre sa place au cœur même du dispositif spectaculaire qui l’a dépossédé de sa propre identité…Une invitation à commenter ses propres faits et gestes, à se les réapproprier, à reprendre la parole, à reconquérir sa propre image » [2]. Ecco.

Julien Blanpied

Notes

[1] Iron Hand est une chanson extraite de l’album de Dire Straits « On Every Street », sorti en 1991, et traitant des grèves de 1984-85. Le titre fait référence à Iron Lady, le surnom donnée à Margaret Thatcher, alors premier ministre.

[2] Jean-Charles Masséra , « La Leçon de Stains », édition du centre Pompidou, Paris, 2000.

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