L’Homo festivus ne sait plus où donner du serpentin et de la guirlande

Nadège Marreau

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L’Homo festivus ne sait plus où donner du serpentin et de la guirlande [1]

Depuis le XVIIème siècle, le feu d’artifice accompagne nos fêtes nationales. En manipulant la pyrotechnie Elisa Pône met le feu aux poudres. Au travers d’installations, de performances, de vidéos et de photographies, l’artiste stigmatise le feu d’artifice. Elle opère d’habiles glissements qui modifient notre perception. Ainsi, nous ne sommes plus spectateur d’un feu d’artifice mais de notre société.

Nadège Marreau : Pourquoi la pyrotechnie t’intéresse-t-elle ? Élisa Pône : Ce qui m’intéresse dans la pyrotechnie c’est son caractère ambivalent. C’est à la fois quelque chose destiné à émerveiller, à fasciner et destiné à être vu par le plus grand nombre. C’est aussi un matériau de base plutôt dangereux et à manipuler avec précaution. Mon intention première fut donc de renverser le principe de monstration du feu d’artifice en le miniaturisant de manière à le tirer en intérieur. [2] Le public est très proche de la zone de tir et embrasse du même regard la mise en espace des systèmes de tir et le feu d’artifice.

n.m. : Cette année, nous avons fêté les 10 ans du journal et avons choisi de parler dans ce numéro de la commémoration, du rituel et de la célébration. Le feu d’artifice est un attribut de la fête. Tiens-tu compte de cet élément ?

é.p. : En ce qui concerne la célébration, il est certain que le feu d’artifice en est le partenaire attitré ! Dans mon travail cet aspect intervient un peu comme un élément qui vient semer la confusion. On peut se demander ce que cela vient célébrer. Pour la vidéo I’m looking for something to believe in ( vidéo d’un feu d’artifice à l’intérieur d’une voiture) la notion de célébration s’oppose justement à l’acte de rébellion que représente le fait de brûler une voiture.

n.m. : Suite à Fireworks, tu as mené plusieurs autres projets mettant en scène le feu d’artifice. Quelle a été ta démarche ?

é.p. : J’ai tout d’abord contacté plusieurs artificiers pour le projet de tir d’un feu d’artifice en intérieur. Jean-Jacques Bouttemy, artifier/opérateur, a accepté de me suivre dans ce projet. Par la suite j’ai suivi un stage afin de pouvoir aller plus loin dans le maniement des explosifs. Quand bien même, à présent je suis capable de me débrouiller seule techniquement parlant, il est important pour moi de poursuivre ce travail de collaboration. Les artificiers sont assez fascinants. Ils ont plein d’histoires à raconter.

n.m. : Est-il plus dangereux de réaliser un feu d’artifice en intérieur qu’en extérieur ? Quel en est le but ?

é.p. : Oui et non. C’est plus impressionnant. Les visiteurs en sont très proches et le son en est décuplé. Ce n’est pas dangereux mais il se crée une sorte de contradiction entre la petitesse des systèmes de tirs, plutôt mignons, et ce qu’ils produisent.

n.m. : Dans ta série de photos et dans la vidéo handing-on, le feu d’artifice est invisible, ton regard se pose sur l’avant et l’après. L’événement est détourné et de fait une autre ambiance s’apparentant plutôt au roman noir apparaît. Est-ce que le terme détournement te convient ?

é.p. : Je ne crois pas que ce soit du détournement. Je parlerais plutôt de déplacement. Faire glisser quelque chose d’un endroit à un autre, se placer "entre" les choses, à contretemps. Pour ce qui est du roman/film noir, il est certain que cela m’influence. L’atmosphère qui se dégage de mes pièces s’en rapproche souvent. Cela déclenche l’imaginaire et permet de se raconter des histoires.

n.m. : Pour l’exposition à Irma Vep Lab [4], une vidéo rendait compte du feu d’artifice qui a eu lieu le soir du vernissage. Reste-t-il toujours une preuve de la performance ?

é.p. : Je filme le plus souvent les performances. Toutefois, elles ne deviennent pas toutes des vidéos en tant que tel. Pour ce qui est de la vidéo I’m looking for something to believe in [3] , en revanche, elle n’a jamais été pensé comme une performance, il n’y avait donc pas de public lors du tournage du feu d’artifice dans la voiture.

n.m. : Tout spectacle tend à dématérialiser le réel. Dans ton travail, le feu d’artifice pose la question du rapport au réel. Considères-tu le feu d’artifice comme un trait d’union avec l’imaginaire ?

é.p. : Peut-être ? En tout cas c’est ce qui fait stopper les zombies dans "Land of the dead" de Romero ! Créer de l’imaginaire est l’ambition de beaucoup d’artificiers. Certains ingénieurs projettent même de tirer un feu depuis l’espace afin qu’un tiers de la planète puisse le contempler en même temps, on se demande bien quel tiers... Techniquement ce n’est pas encore au point !

n.m. : Tu ne cherches donc pas le spectaculaire.

é.p. : Du tout ! C’est pourquoi par exemple dans "I’m looking for something to believe in" le film ne se restreint pas au feu d’artifice. Avant et après l’événement, on entend, durant un long temps, des chants d’oiseaux, des coassements de grenouilles. De même Fireworks est plus une confrontation qu’un spectacle.

n.m. : En définitive, et plus spécialement pour la série de photos, tu noies l’artifice en mettant en valeur les avatars du feu (la fumée, la nuit, les détonations, les lueurs).

é.p. : En quelque sorte. Ce qui permet aussi à ces images de paraître un peu plus problématiques. On n’est jamais certain de ce qui s’y passe. Ce qui m’intéresse ce sont les objets ou situations complexes, le "double bind"...

n.m. : Souhaites-tu poursuivre ton travail de pyrotechnie ?

é.p. : Je ne pense pas et ne souhaite pas me concentrer sur le feu d’artifice. Il m’intéresse à un moment donné pour ce qu’il représente et je me suis attardée dessus mais ce n’est pas une finalité en soi.

Nadège Marreau

Notes

[1] Philippe Muray, exorcismes spirituelles 1, les belles lettres, 1995

[2] fireworks, ENSAPC, 2005 – La salle est baignée dans une semi-clareté. Un périmètre de sécurité est défini. Terrain, machinerie et opérateur sont donnés à voir. Le tir débute, la fumée apparaît, l’odeur de poudre se répand, le feu d’artifice se réalise au plus proche des spectateurs.

[4] Premier jour, Irma Vep Lab, (vernissage) Laurent Montaron et Claire Jacquet. Juin 2006, Chatillon sur Marne

[3] Plan fixe, jour. Une voiture blanche est stationnée près d’un plan d’eau, dans un bois. L’environnement sonore est saturé de chants d’oiseaux et coassements de grenouilles. Après quelques minutes, des lueurs apparaissent dans l’habitacle du véhicule. Les éclairs lumineux s’intensifient au rythme des détonations et rapidement, la fumée sort du véhicule. Les vitres finissent par céder. Les explosions cessent. La fumée se dissipe. Les bruits de la forêt reviennent, on entend des voitures passer à proximité. A l’image, aucun indice des causes ou fins de cet acte ne subsiste.

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